Fabien, je crois que ce que tu illustres est le résultat d’un système qui n’en finit plus de se mordre la queue. Pourquoi ? parce que peut-être, il faut arriver à changer de paradigme : un problème savamment résolu par le passé pose un nouveau problème aujourd’hui parce que tout système mis en place doit suivre une certaine évolution : celle des hommes, celle de leur environnement économique, politique, celle de la pensée et des idéologies.
Est-ce qu’on ne devrait pas se poser la question de la construction historique de l’école ? Pour cela, il faut remonter au siècle des lumières : il n’y avait qu’une seule discipline. Elle s’appelait "Les Sciences". Sous ce terme, l’élève étudiait tout : mathématiques, littérature, etc. Mais les élèves de l’époque n’avaient pas pour ambition d’étudier pour préparer un métier. La plupart du temps, ils étaient de souche noble et avaient suffisamment de moyens financiers pour passer leur vie à étudier, pour eux, à se cultiver. A cette époque, la période que l’on reconnaît aujourd’hui sous le nom d’adolescence n’existait pas. L’enfant passait directement de son état d’enfant à l’état d’adulte en travaillant, la plupart du temps, en succédant au métier de son père. Dès lors, les problèmes d’orientation n’existaient pas. D’ailleurs, le lieu de travail, le lieu de résidence de la famille et le lieu de formation étaient confondus au même endroit. Notons que le statut d’apprenti, puis de maître étaient soumis à des cotas.
L’ère industrielle a créé de nouveaux besoins. D’un côté, les nouveaux patrons avaient besoin de main d’oeuvre et de l’autre, les gens ont manifesté pour envoyer leurs enfants à l’école. On peut imaginer encore aujourd’hui à quel point l’école revêtait une extrême importance pour les gens d’autrefois. Pour eux, elle était synonyme d’amélioration des conditions de vie et espoir d’évolution.
En ce temps là, les métiers étaient stables. On pouvait faire carrière toute sa vie professionnelle dans la même entreprise de type paternaliste comme Michelin par exemple.
Etat comme entrepreneurs devaient seulement résoudre deux questions : comment fidéliser la main d’oeuvre et comment obtenir une main d’oeuvre qualifiée ? La première question a d’abord été résolue par les patrons eux mêmes. Pour fidéliser la main d’oeuvre, ils ont proposé tout un tas d’avantages sociaux. De là sont nées les caisses de compensation qui visaient à verser des prestations aux familles, les logements mis à la disposition des ouvriers par l’employeur, des possibilités de garde pour les enfants, etc. L’état n’a fait que reprendre à son avantage un peu plus tard toutes ces caisses qui représentaient une grosse somme d’argent dont il pouvait disposer. Le deuxième problème a été résolu par l’état lui même. C’est l’école obligatoire qui devait fournir pour les collèges, les futurs ouvriers et pour les lycées, les futurs cadres. Car à cette époque, collèges et lycées étaient deux voies possibles, mais différentes. Les discours n’étaient pas les mêmes dans ces deux types d’écoles : L’une était destinée à fabriquer des ouvriers dociles, l’autre était faite pour former des cadres pensants. Rappelez vous le concept Taylorien. Taylor disait, en créant son fameux "bureau des méthodes" : vous n’êtes pas là pour penser. Des ingénieurs, cadres et autres étaient là pour donner le "One Best Way" : la bonne façon de faire... Le monde a changé, heureusement, illustré par le fameux "Zéro mépris" du Toyotisme Japonais.
A cette époque industrielle, sont apparus les tests d’intelligence de type Binet et Simon. Et quelle était la mission de Binet ? Non pas de repérer les individus intelligents, mais plutôt de pointer le doigt sur les enfants ayant un QI inférieur à 80. Car à ce moment là, on avait tellement besoin de main d’oeuvre qu’il fallait faire entrer tout le monde sur le marché de l’emploi. Alors, on a créé les écoles spécialisées pour faire progresser les QI de 80. Et l’idéologie de l’égalité des chances est née, avec l’école de Jules Ferry. Tout le monde gardait, dans la mémoire collective, ce qu’était la vie de labeur qu’un enfant, un jeune adulte et un vieillard connaissaient jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus. Aujourd’hui, nos enfants, équipés d’un matériel plus sophistiqué et performant que celui qu’avait un PDG dans les années 50, trouvent-ils encore du sens à l’école et aux possibilités de l’instruction de les extirper d’un trou à rat ? Non ! Puisqu’ils savourent les bulles de la prospérité. Une chose est sûre : c’est du manque que naît l’envie.
En même temps, le monde est devenu plus complexe. Plus il s’est complexifié, plus on a dû dichotomiser les disciplines, d’où une bien plus grande spécialisation scolaire. Il y a aussi une accélération des échanges mondiaux, des marchés labiles et des durées de vie de produits de très courte durée. Alors comment se situer dans un monde aussi volatile ?
Vous voyez Fabien, le conseiller d’orientation de 2007 ne peut pas être le même que celui qui travaillait en 1960 sur des répertoires de métiers bien définis. Il reste encore deux courants de pensée : l’école a t-elle pour but de préparer les jeunes à un métier (qui n’existera peut-être plus au moment où ils finissent leurs études ou qui souffrira d’une carence de la demande) ou bien l’école doit t-elle transmettre une bonne culture générale pour tous ? C’est une grande question phylosophique à laquelle on ne peut que difficilement répondre. Car il n’existe pas une seule réponse, mais une multitude de solutions imparfaites pour un problème en perpétuelle mutation.
Autre chose. Les élèves subissent (avec la plus honorable des intentions) les pressions de leurs parents. Ces parents, qui ont environ 40 ans aujourd’hui, ont connu un système scolaire un peu plus égalitaire et un marché de l’emploi où, plus on allait loin dans les études, plus on était bien payé et placé sur une échelle prestigieuse. Ces parents n’ont pas encore capté toute l’ampleur des changements de notre société et du marché de l’emploi. Alors, ils ont tendance à conseiller ce qu’ils ont connu à leur époque comme la voie royale, c’est à dire la filière C, qui est devenue S comme Scientifique. Mais il leur faut changer de paradigme et il faut surtout qu’en France, plus particulièrement, on cesse de dénigrer certains métiers mal considérés et dont nos voisins Européens reconnaîssent pourtant toutes leurs lettres de noblesse.
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