Intervention de Marie-George Buffet sur la vie associative
Marie-George Buffet était invitée, samedi 20 janvier, de la Conférence Permanente des Coordinations Associatives (CPCA) et s’exprimait pour donner sa vision du monde associatif.
Mesdames, Messieurs, chers amis,
Je ne cacherai pas mon plaisir de me retrouver aujourd’hui parmi vous, grâce à cette excellente initiative de la CPCA. Beaucoup de visages me sont familiers. Beaucoup me rappellent le travail que nous avons mené au Ministère de la jeunesse, des sports et de l’éducation populaire, un travail qui fut certes insuffisant, mais qui fut aussi porteur d’avancées, notamment grâce à votre mobilisation.
Aujourd’hui, je crois nécessaire de modifier le regard sur l’association et la nature de la relation entre les associations et les pouvoirs publics.
La vitalité de la vie démocratique de notre pays est en effet extrêmement fragilisée. La défiance à l’égard des politiques, les réticences à s’engager, l’individualisme ont marqué ces dernières décennies.
Depuis le séisme démocratique de 2002, nos concitoyens, on l’a vu lors du référendum de 2005 ont investi le champ du politique.
Je suis frappée du désir de beaucoup d’hommes et de femmes de pouvoir intervenir dans le débat, d’être acteurs des décisions publiques, de comprendre les grands enjeux économiques, sociaux et environnementaux. Ils et elles ont envie de se prendre en main. Beaucoup veulent agir, créer, faire concrètement vivre un idéal démocratique commun. Mais nos institutions, la conception de la politique, du pouvoir n’ont pas la capacité de répondre à ces attentes. Mais aujourd’hui ce mouvement de fonds interpelle les politiques.
Ma responsabilité, comme celle de tous les élus, aujourd’hui, est de relever ce défi.
Il est bien sûr général ; il concerne tous les domaines de la vie. Il passe par une irruption citoyenne. Il faut que les associations soient dans ces espaces. Car on a besoin d’espaces de discussion et de construction pérennes pour ne pas faire que constater l’engagement ponctuel. On a besoin d’engagements, on a besoin de collectif.
Ce défi exige aussi de passer un nouveau cap dans la relation entre les associations et les pouvoirs publics afin que le monde associatif dispose de moyens nécessaires à son développement.
Des dizaines de milliers d’associations naissent chaque année, de la simple volonté d’hommes et de femmes. Elles témoignent du désir de nos concitoyens et concitoyennes d’être ensemble, de vivre ensemble, de construire ensemble. Elles répondent au besoin d’action de proximité. Elles incarnent cette vitalité démocratique qui fait toute la force de notre République.
Elles sont aussi traversées, comme toute organisation, par des questions de pouvoir. Elles veulent la reconnaissance, de leurs projets et de leurs idées.
Mais malgré ce que confirment les sondages (87% de bonnes opinions des français), elles ne sont toujours pas reconnues pour ce qu’elles sont : un des piliers de notre démocratie.
L’article 3 de la constitution de la Vème République réaffirme à juste titre le rôle des partis politiques.
Le préambule de 1946 évoque positivement le rôle des organisations syndicales. Mais rien, pas un mot sur le fait que des millions de Français et de Françaises se regroupent pour faire vivre et faire grandir leurs passions. Pas un mot sur le fait qu’ils et elles agissent aussi nombreux pour défendre des projets communs, donner corps au vivre ensemble, par l’animation de la réflexion et de l’action pour le sport, la culture et les loisirs, pour lutter contre l’exclusion et les inégalités, pour appeler à la transformation de ce monde ou au respect de la planète.
Aussi, je souhaite qu’une 6ème République reconnaisse tous ces engagements, le syndical, le politique et l’associatif. Il ne peut plus exister de hiérarchies dans l’engagement. La chose publique nécessite la mobilisation de toutes et tous. Et quelque soit le chemin pris, je tiens à favoriser l’engagement de chacun, de chacune, encourager ceux et celles qui se rassemblent collectivement pour faire vivre ce qui les tient à coeur, loin de toute préoccupation mercantile. Cet engagement est un coin chaque jour enfoncé dans l’idée reçue que seul l’individualisme sert. Je ne suis pas angélique en disant cela. Mais, je préfère regarder et soutenir ce qui fabrique du commun, plutôt que de constater impuissante les attitudes de repli et d’individualisme.
Les associations sont un des chemins pour favoriser la délibération publique et la prise de responsabilité. C’est pour cela que beaucoup d’entre elles se reconnaissent dans la démarche de l’éducation populaire et ce quel que soit leur objet.
Les associations sont majeures. Elles n’ont pas besoin d’hommage sans lendemain, mais de la reconnaissance de leur place dans la société, du temps et de la formation pour ses adhérentes et de ses adhérents, et de l’argent pour les faire fonctionner.
La reconnaissance du monde associatif ne peut être dans l’attente de la volonté de tel ou tel élu local. Elles doivent être institutionnellement associées aux décisions qui sont prises et ce du plan local au plan international. Une reconnaissance, cela se démontre par la volonté de créer ces espaces d’échanges, de dialogues, de construction et d’évaluation des politiques publiques. L’exemple des forums sociaux a démontré que nous avons tous besoin de ces espaces où chacun compte pour un, militant associatif, syndical ou politique.
Il faut donc que la loi reconnaisse qu’à chaque niveau de la vie démocratique doit exister un lieu où la vie associative puisse s’exprimer et surtout être entendue. Cela veut dire qu’il ne peut y avoir de nouvelle construction démocratique sans la structuration de ce dialogue civil qui est le pendant du dialogue social. Bien sur, il y a des spécificités et des diversités dans le monde associatif, mais sachons dépasser cela pour qu’enfin, dans ce pays, d’autres espaces s’ouvrent dans la vie démocratique. Bien sûr, la délibération collective prend du temps ; elle peut même retarder certaines décisions. Mais n’avons nous pas toutes et tous à gagner à ce que le « cercle des décideurs » soit le plus large possible.
Mais comment peut-on faire vivre la démocratie si on ne lui donne pas les moyens d’exister ? Si les principes énoncés ne sont pas accompagnés de mesures concrètes.
Il faut donc enfin créer les conditions de l’exercice du bénévolat, puisque vous ne souhaitez pas employer le mot de statut, mais aussi vers des droits supplémentaires aux élus associatifs, tout comme aux élus politiques d’ailleurs. Il faut permettre à chacun de disposer du temps nécessaire, femme et homme, quelque soit son statut social. Les associations doivent rester un moteur de l’ascenseur à responsabilités. Tant que nous ne nous confronterons pas sérieusement à cette question, il y aura inégalité dans l’accès à l’engagement.
Oui il faut du temps pour militer, pour représenter, pour agir et créer dans une association. Et pour l’instant ce temps reste, excusez-moi l’expression, du temps « volé ». L’engagement associatif est encore trop vécu comme un choix personnel pour lequel on doit sacrifier d’autres choses, la famille, le travail. La société ne reconnaît qu’à la marge la « plus value » sociale de l’engagement associatif.
Je ne me livrerai pas ici à ce décompte savant des heures de bénévolat qui ne sont nul part valorisées, à part dans les études des spécialistes.
Mais que serait le soutien scolaire, l’entraînement des sportifs, la distribution caritative, le conseil à l’étranger sans papier, etc... sans le temps passé par le bénévole ?
Si l’on veut réellement associer les associations aux décisions des structures institutionnelles, on ne peut le faire qu’en reconnaissant l’utilité sociale de ce temps. Je suis vous le savez favorable à la réduction du temps de travail, je suis aussi pour le maintien de la retraite à 60 ans et donc pour que l’on ne touche pas à ces millions d’heures d’utilité sociale. En France, on a la mauvaise habitude de ne parler que des coûts et des dépenses, jamais de l’utilité sociale. Les logiques libérales ne permettent pas, de s’interroger sur les recettes nouvelles qu’il faut dégager pour financer ce temps libéré.
Oui, je sais qu’en cette période de pensée unique, il n’est pas de bon ton de dire qu’il faut taxer plus les profits financiers. Et pourtant ! A chaque période de l’histoire on a su créer l’impôt qui correspondait à la richesse produite et au profit qui en était dégagé.
Ce fut le cas de la terre et la propriété, avec la taxe foncière, ce fut la richesse industrielle produite, avec les impôts sur les sociétés et désormais alors que la principale richesse est la spéculation boursière celle ci est ridiculement sous taxée. L’impôt est juste quand il est progressif. L’impôt est juste quand il permet le développement de choses utiles pour la société. C’est pourquoi je souhaite que le budget de la jeunesse et des sports, de l’éducation populaire et de la vie associative soit porté à 1% du PIB, afin que les subventions aux associations puissent être effectivement augmentées.
Je crois à cette logique là, celle de l’humain, face à celle de l’argent.
Mais je le disais à l’instant, le bénévolat est encore trop peu valorisé. Peut être faudrait-il simplifier et élargir les possibilités de la validation des acquis d’expérience ? Peut être faudrait-il aller vers la création d’un véritable crédit temps pour chaque salarié et qui pourrait consacrer sans perte de salaire des heures à l’action associative qui lui tient à coeur ?
Contrairement à certaines expériences actuelles, menées dans quelques entreprises, ce n’est pas au patron mais au salarié de choisir le lieu où il veut s’engager.
Mais venons en à ce qui pour moi est essentiel et qui devrait être le cœur de toute réforme de la vie associative : libérer définitivement l’association de la relation ancillaire qui la lie aux pouvoirs publics.
Notre pays ne reconnaît pas réellement les associations comme des acteurs majeurs. Je m’explique. La dérive de ces vingt dernières années a fragilisé les associations. En favorisant l’aide au projet par rapport à la subvention de fonctionnement, on a installé les associations dans la dépendance des pouvoirs publics. Je veux plutôt voir primer une relation de confiance. Une fois l’agrément simplifié et harmonisé, valable pour l’Etat et les collectivités locales, il convient d’aider l’association pour son objet et pas seulement sur ses projets. De plus, bien souvent, l’association est amenée à répondre à des commandes publiques auxquelles elle n’a pas été associée dans la réflexion préalable. Bien entendu, je généralise, mais cela existe. C’est pourquoi, il faut revenir à un système de subvention qui sécurise l’association, puisque dégagée des aléas des changements de politique. Ce qui est vrai pour le parti politique ou le syndicat doit exister pour l’association.
Il faut aussi comme vous le demandez assurer une pérennité du financement sur une législature tout du moins pour le socle du financement. Les projets ne devraient être qu’un plus. Et puis il convient que les pouvoirs publics soient plus souples dans leurs aides. Ils ne sont souvent pas assez sensibles au fait que les idées naissent aussi dans les associations et qu’une expérimentation qui marche peut devenir une politique publique. Trop de dispositifs publics tuent l’initiative associative.
Il en est de même pour les questions de l’emploi. Le secteur associatif n’est pas là que pour servir de variable d’ajustement en matière d’emploi des jeunes ou des moins formés. Les associations gèrent des secteurs d’activités complexes. Il faut qu’il puisse avoir une sécurisation de ses financements qui lui permette d’accéder à tout type d’emploi.
Et si l’emploi aidé continue d’exister, il ne doit être possible que pour les secteurs non lucratifs. Je fais confiance aux associations dont le nombre de salariés croît plus vite que dans d’autres secteurs pour être un pôle dynamique de création d’emplois pérennes et qualifiés.
La généralisation du conventionnement, le périmètre d’action des associations doit être sécurisé, ce qui permettrait d’éviter leur fragilisation par le recours systématique à la concurrence avec le secteur lucratif. Voilà des propositions qui pourraient mettre à mal le tout concurrentiel, ce tout libéral qui nous est proposé par certains comme seul horizon politique.
Pour porter ces politiques, je suis favorable à ce que l’on reprenne le chantier du Temps Libre. A l’époque comme le raconte André Henry, dans son livre, cette dénomination a fait sourire. Certains voyaient même une mise en cause par le Ministre de la liberté individuelle, un encadrement de la vie privée. Pour ma part je crois qu’un gouvernement ne peut avoir pour posture « le laisser faire ».
A terme, cela signifie une accélération de la marchandisation de pans entiers de l’activité humaine, qui mérite mieux que cela. Les associations, les services publics ont des réponses : qu’au moins on les écoute !
Et je conclurai mon propos par une citation qui pourra étonner certains mais que je fais mienne. « L’argent est roi. Les disparités s’accentuent et le temps libéré ne profite qu’à ceux qui ont les moyens de vivre pleinement. Les autres subissent des humiliations successives devant le rejet dont ils sont l’objet. Si la révolution technologique qui engendre tant d’exclusion, n’est pas compensée par une politique volontariste, déterminée, puissante et à long terme, touchant au temps libéré, à l’aménagement du temps, si les responsables politiques de nos pays ne prennent pas conscience de l’urgence de ces questions délicates, alors nos sociétés démocratiques s’affaibliront (...) Oui la question du temps libre, du temps choisi est plus actuelle que jamais. » Cette citation est tirée du livre d’André Henry « Le Ministre qui voulait changer la vie. »
Et pour mener à bien ce chantier comme tant d’autres que je porte dans cette campagne, il faudra bien conjuguer les courages, celui des élus politiques, celui des syndicalistes et bien entendu ceux des militantes et militants associatifs que vous êtes.
Je vous remercie,
20 janvier 2007
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